Dimanche 25 novembre 2007
Il leva la tête, ferma les yeux un moment. La catalogne mauve l'éblouissait. Puis il se mit à parler à voix basse. Comme pour lui-même. La tête penchée sur ses mains qui se
refermaient sur les deux parties du moule de fonte dans son tablier de cuir.
-Fichu métier, fondeur de cuillères dans les Bois-Francs! Dehors par tous les temps. Le coeur me bat à chaque porte. Une fois sur deux, c'est la misèrequi me répond. Il m'est même arrivé d'entrer
dans des cabanes vides. Désertées. Les tables, les bancs, cul par-dessus tête. Pas besoin d'être sorcier pour deviner ce qui s'est passé.
Le fondeur de cuillères avait levé les yeux vers Hyacinthe Bellerose. Celui-ci le regardait depuis un moment.
-Vous voulez que je vous dise? continua le fondeur de cuillères. Le père a couru après la mère et les enfants pour leur tordre le cou comme des poulets en automne. Quand il a eu bien fini son
ouvragem il a avalé une décharge de mousquet. Tout ça parce qu'il voulait pas les voir mourir à petit feu tout l'hiver sous ses yeux, le ventre creux et la bouche pleine de sanglots.
Le fondeur de cuillères laissa tomber sur le banc la cuillère qu'il venait de fondre et qui lui brûlait les doigts. Les deux parties du moule roulèrent à ses pieds. Il s'était laissé gagner par
la sourde colère qu'il avait sentie monter en lui à l'instant même où il avait prononcé sa formule de compassion à l'endroit de la morte. Il ne pouvait supporter le silence de cet homme qui
ravalait humblement sa douleur.
-Sauf le respect que je vous dois, savez-vous lire, monsieur?
Hyacinthe fit signe que non et baissa la tête.
-Tout le mal vient de là.
Le fondeur de cuillères tira de la poche de ses hauts-de-chausses un vieux numéro froissé d'un journal couvert de caractères minuscules.
-Vous savez ce que c'est?
Il tendit le journal à bout de bras en frémissant dans sa barbe.
-Les bourgeois les lisent, ajouta-t-il; les gueux s'en servent pour envelopper leur poisson ou leur tabac. Et pourtant, c'est vous qui devriez les lire. C'est de vous qu'on parle dans les
gazettes.
Il tenait le journal deployé d'une main et il frappait dessus avec les doigts de l'autre. Un petit bruit sec ponctuait ses phrases.
-La misère et l'injustice. C'est écrit en toutes lettres. Même vous, monsieur, votre malheur est écrit là-dedans. Ça s'appelle famine, choléra, expulsions. Vous voyez? Je ne vous connais pas,
mais les gazettes m'ont appris ce qui vous est arrivé. Ah! si seulement vous saviez lire! Le pays naviguerait bien autrement.
Le fondeur de cuillères regardait Hyacinthe droit dans les yeux. Celui-ci n'avait plus la forcxe suffisante pour affornter tant de vérité. Il tourna la tête du côté du lit.
-La mère Simon a raison. Je m'en vais, ajouta-t-il presque à voix basse.
Le fondeur de cuillères s'interpose tout de suite.
-Vous avez pas le droit de faire ça. Vous voulez qu'on vous retrouve morts tous les deux, gelés durs, au printemps, comme des lièvres pris au piège?
Puis, comme pour racheter sa colère, il mit la main sur le bras d'HYacinthe. Il regardait l'enfant sur la paillasse.
-Il faut que je vous dise aussi: il y a plus de vérité dans les yeux d'un enfant que dans toutes les gazettes de la terre. Mais il n'est pas bon de laisser les morts et les enfants dormir
ensemble.
Il souleva délicatement les pieds de la morte. Hyacinthe finit par aller se placer docilement à la tête.
Louis Caron, Le Canard de bois
Par Jessica
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Publié dans : Littérature
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